Ubu Cabaret – Entretien avec Lorenzo Malaguerra

Ce projet n’est pas une adaptation de la pièce Ubu Roi, mais plutôt une exploration plus profonde dans l’œuvre de Jarry, avec le Père Ubu comme guide. Pouvez-vous m’en dire plus? Pourquoi avez-vous choisi d'aller au-delà d'Ubu Roi?

Lorenzo Malaguerra : Pour beaucoup, Alfred Jarry c'est Ubu Roi. Jarry s'est un peu fait enfermé dans cette œuvre de jeunesse alors que son travail - et sa vie ! - est protéiforme, excessif et se déploie dans toute une gamme d'objets littéraires et iconographiques plus ou moins identifiés. Il serait donc presque contraire à l'esprit de vie et de désordre qui a présidé à la brève existence de l'auteur que de vouloir monter de façon fidèle sa pièce emblématique. Par contre, l'axe que forme le couple Ubu, sa mauvaise foi, ses engueulades, sa cruauté, sa bêtise, nous permet de construire une écriture au service de la scène dont l'objectif est de ramifier un maximum des folles inventions de Jarry.

 

 

Qu’est-ce qui vous attire dans le travail de Jarry, et pourquoi monter un tel spectacle aujourd'hui?

C'est clairement le chaos ! Autant j'aime des écritures très organisées, comme celles de Koltès ou Beckett, autant j'aime excessivement l'inverse. Il y a une matière inépuisable dans cette œuvre-là, qui n'est de loin pas qu'une matière littéraire mais qui vrille littéralement le cerveau. Est-ce l'effet conjugué du génie et de l'absinthe ? Je ne sais pas ! Toujours est-il que l'écriture de Jarry est annonciatrice d'une modernité renversant tous les canons esthétiques. Je crois fortement à ce vent de liberté aujourd'hui, à un souffle d'amoralité dans une époque où les plateaux sont souvent convoqués pour porter un discours "engagé". L'engagement du théâtre, avec Alfred Jarry, se porte au contraire sur un renversement des valeurs, une tabula rasa aussi radicale que joyeuse. Donc oui, je crois à la nécessité de monter Jarry aujourd'hui car il nous offre la possibilité d'un champ de représentation débarrassé des oripeaux de la parole utile.

 

 

Quelles particularités du cabaret vous attirent, et pourquoi cette forme semble-t-elle la mieux adaptée pour cette création?

Le cabaret nous permet de boire beaucoup d'alcool tout en regardant un spectacle ! Blague à part, le cabaret est sans doute la forme de représentation qui correspond le mieux à Jarry. Il serait inefficace de développer un univers déjanté devant un auditoire compassé, cela ne marcherait simplement pas. Je crois aussi au cabaret en ce sens qu'il est une suite de numéros où la logique narrative est portée par ce qui se passe sur scène et pas par une volonté de démontrer ou de raconter quelque chose : en un mot, le cabaret se passe joyeusement de "faire sens". Le cabaret introduit également une notion scandaleuse qui est celle du divertissement. Il est important de divertir le public, il est assez grave de dire cela dans certains cénacles mais plus l'époque est difficile plus je crois aux valeurs thérapeutiques du rire et de l'étrange.

 

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à choisir de travailler sous chapiteau? Quelles possibilités et difficultés anticipez-vous? 

Je n'ai jamais travaillé sous chapiteau mais je n'y vois pas de contraintes ou de difficultés particulières. Le chapiteau a ceci de fort utile qu'il crée cette ambiance si particulière que tout enfant a connu. Et il nous permettra en ce sens de combattre l'esprit de sérieux qui peut parfois s'abattre au détour d'une répétition tendue. Le chapiteau renoue en outre avec la troupe, avec l'itinérance, avec l'éphémère du théâtre et bien sûr avec la fête du cirque et de l'extravagance. Cabaret, chapiteau et travestissement sont sans doute un trio gagnant.

 

Pourquoi l’art des drag queens vous semble-t-il être adapté aux intentions de ce spectacle?

L'art du drag ne m'était pas familier autrement que par certains films. J'y découvre aujourd'hui un endroit totalement punk, terriblement drôle, parfois tragique et j'oserais presque dire anarchiste. J'ai vu énormément d'épisodes de l'émission de Ru Paul qui en est je crois à sa 10e saison aux États-Unis. Il y a aussi une histoire des drag queens que je découvre et qui est très ancienne et fascinante dans le fait qu'elle s'est développée à l'ombre de tous les courants culturels dominants mais aussi à l'ombre des marges. Le drag a vraiment grandi à côté des grands mouvement artistiques tout en incarnant les fantasmes interdits et les excès les moins avouables. Ce n'est en fait qu'assez récemment que les drag queens ont acquis un éclairage puissant, que cela soit avec la victoire de Conchita Wurst à l'Eurovision ou certains films qui les ont célébrées. Alors pourquoi des drag queens pour jouer cet Ubu Cabaret ? Je l'ai dit, il est fondamental de trouver des artistes capables d'aller loin dans les propositions scéniques, de porter une bizarrerie, d'incarner de l'inattendu, de bousculer la scène afin de coller au plus près des inventions plus qu'étranges et loufoques d'Alfred Jarry. Les drag queens sont capables de cela, de produire des numéros totalement déjantés et nous comptons beaucoup sur ce que produira leur interaction.

 

Quant à l'art du clown?

Dans ce contexte, le clown est presque l'axe classique du spectacle. Je ne crois pas ceci dit que l'on courre le risque du convenu avec la présence de Jean Lambert-wild - Gramblanc - et de Cédric Paga - Ludor Citrik. Impossible de dire ce que la rencontre entre ces deux clowns et une armée polonaise de drag queens est susceptible de créer comme type d'explosion !