Carnet de bord # 2 Dom Juan ou Le Festin de pierre

Par Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marc Goldberg

 

L'équipe artistique de DOM JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE partage ici les carnets de bord de leur nouvelle création. 

 

Une fois posée notre envie d'explorer le mythe de Dom Juan, nous relisons évidemment la pièce de Molière. Elle vient d'emblée à l'esprit parce qu'on l'a lue à l'école, parce qu'on a généralement découvert l'histoire du personnage dans cette version. Pourtant, à y regarder de plus près, nous nous apercevons vite que, au regard de l'histoire, cette évidence est toute relative…

D'abord parce que Molière est loin d'avoir inventé la légende de Dom Juan. Elle remonte peut-être à des événements ou des personnages réels du Moyen Âge, mais elle a surtout connu un succès considérable sur scène, dans une version espagnole de Tirso de Molina publiée en 1630, adaptée rapidement en Italie, jouée à Paris depuis 1757 par les comédiens italiens, revisitée au moins deux fois par des dramaturges français en 1758 et 1759, avant que Molière ne crée sa version en 1765. Contrairement à Tartuffe ou Alceste, Molière n'a pas inventé Dom Juan !

Est-ce que, du moins, le texte de Molière s'est immédiatement imposé comme la version définitive de cette histoire ? Loin s'en faut… Quand sa troupe reprend le spectacle après la mort de son auteur, elle en commande une nouvelle mouture à Thomas Corneille, en alexandrin, et c'est cette version qu'on joue ensuite pendant deux siècles. Mais surtout, la figure de Dom Juan continue d'inspirer et d'évoluer, de génération en génération : une pièce de Goldoni, un opéra de Mozart, un poème de Byron, les élaborations philosophiques de Kierkegaard, le séducteur de Séville devient une figure mythologique au même titre que Phèdre ou Œdipe.

En fait, c'est seulement depuis le milieu du XXèmesiècle que le Dom Juande Molière s'impose en France comme le Dom Juan par excellence, dont les metteurs en scène s'emparent les uns après les autres. Pourquoi ferions-nous nécessairement la même chose ? Ce qui nous intéresse, c'est le personnage, ou plutôt son couple avec Sganarelle, et son lien avec la mort. Nous décidons de reprendre notre liberté et de forger notre adaptation en ne nous interdisant rien. Ni d'emprunter aux mille et une versions de la légende, ni même de nous inspirer d'autres sources.

Mais nous testerons tout au plateau, sans préjugés.

Ainsi, par exemple, le thème du « festin » nous conduit vers Dinner for One, célèbre sketch télévisé où un majordome glouton sert des invités fantômes pour célébrer l'anniversaire de sa vieille patronne. La dynamique de la scène n'est pas sans rappeler le dîner pendant lequel Sganarelle s'empiffre en servant son maître avant que le Commandeur ne vienne interrompre les agapes. Une version de la scène est envisagée puis abandonnée comme base d'un prélude au spectacle, mais son ambiance transpire dans la scène du dîner, et la longue table du sketch s'impose comme élément déterminant de la scénographie. Mais aussi de l'adaptation : contrairement au Dom Juande Molière, qui compte autant de décors que d'Actes, l'action se déroule ici dans un lieu unique (mais au dimensions multiples), le palais de Dom Juan, dont la table de réception occupe le premier plan.

Quelque chose nous ramène cependant toujours vers la version de Molière : l'inégalée relation qu'il instaure entre Dom Juan et Sganarelle.

La présence du valet n'est pas une invention de Molière. Chez Tirso, il est déjà là, nommé Catalinon, et même s'il n'apparaît qu'au second acte, il n'est pas un simple confident mais un authentique personnage. Molière va cependant bien plus loin. S'attribuant ce rôle et non celui du séducteur, il en fait un Sganarelle, ce personnage qu'il jouait dans ses spectacles, et pour lequel il avait par exemple déjà écrit Sganarelle ou le Cocu imaginairecinq ans plus tôt. A lui la première et la dernière réplique, d'ailleurs ! Et si on a pris l'habitude d'appeler la pièce Dom Juan, n'oublions pas que, selon toute vraisemblance, le titre originel (contrairement à celui de Tirso) ne faisait pas référence au séducteur de Séville, mais à la scène finale : Le Festin de pierre.

Nous en venons donc peu à peu à prolonger, pour ainsi dire, le travail de Molière. Il avait simplifié la trame baroque de Tirso, en resserrant l'action (chez Tirso par exemple, Dom Juan est absent de nombreuses scènes). Nous en venons à resserrer encore davantage sur les deux personnages principaux et sur la ligne de fuite du drame, ce festin au cours duquel Dom Juan rencontre la mort. Les scènes de genre et les péripéties en font les frais. Exit Pierrot et Mathurine, Monsieur Dimanche ou Dom Carlos. Elvire et Charlotte suffisent à révéler les manières du séducteur, Dom Luis à mettre au jour les mépris du grand seigneur méchant homme, le Commandeur à incarner les menaces qui pèsent sur le libertin. La mort, elle, devra rôder dès le début.

Au fil des répétitions, l'adaptation s'élabore naturellement à l'épreuve du plateau. La trame est épurée, quelques scènes sont déplacées, les pauses sont essentiellement musicales (un orchestre se substitue aux domestiques), le spectateur remarquera ou non quelques brèves interpolations (citations de Pouchkine pour l'essentiel)… Mais au final, l'esprit de notre Dom Juansera fidèle à celui de Molière : le spectacle mettra en scène Dom Juan et Sganarelle pendant les dernières heures du héros, lorsque leur destin se noue et se dénoue dans une accélération fulgurante qui les conduit aux mystères d'un « festin de pierre ».

 

 

Carnet de bord #2 > Dom Juan ou Le Festin de pierre > Yannick Cotten, comédien de la Séquence 9 de L'Académie de l'Union

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