Ubu Cabaret - Entretien avec Jean Lambert-wild

 

Pour cette nouvelle création, vous vous penchez sur un autre nom très connu du théâtre : Alfred Jarry, et sonUbu Roi. Pourquoi Jarry ?

Je vais vous répondre en citant quelqu’un d’autre. Une amie m’a envoyé ce texte de Gilles Deleuze : « Dans un texte violemment poétique, Lawrence décrit ce que fait la poésie: les hommes ne cessent pas de fabriquer une ombrelle qui les abrite, sur le dessous de laquelle ils tracent un firmament et écrivent leurs conventions, leurs opinions; mais le poète, l’artiste pratique une fente dans l’ombrelle, il déchire même le firmament, pour faire passer un peu de chaos libre et venteux et cadrer dans une brusque lumière une vision qui apparaît à travers la fente, jonquille de Wordsworth ou pomme de Cézanne, silhouette de Macbeth ou d’Achab. Alors suivent la foule des imitateurs qui ravaudent l’ombrelle avec une pièce qui ressemble vaguement à la vision, et la foule des glossateurs qui remplissent la fente avec des opinions: communication. Il faudra toujours d’autres artistes pour faire d’autres fentes, opérer les destructions nécessaires, peut-être de plus en plus grandes, et redonner ainsi à leurs prédécesseurs l’incommunicable nouveauté qu’on ne savait plus voir.» Voilà une très belle définition de l’œuvre de Jarry et de son incommunicable nouveauté. 

 

Dans quel sens alors Jarry fend-il l’ombrelle, pour reprendre les mots de Deleuze?

Il existe une biographie très intéressante sur Jarry. Elle est écrite par Alastair Brotchie. En la lisant, on comprend que Jarry était un homme charmant, amoureux des vélocipèdes, des armes à feu, de l’escrime, qui meure vite, et dont la figure du Père Ubu hante toute l’œuvre. Alfred Jarry avait une capacité à tout secouer. Aujourd’hui, plus ou moins, tout le monde connait le Père Ubu, mais qui s’intéresse à l’œuvre de Jarry ? Qui prend encore le temps de lire Ubu sur la butteUbu enchainéUbu cocuL’Amour en visite… Alfred Jarry a fait une fente dans l’ombrelle qui a très vite été reprisée.  En l’enfermant dans une légende, dans une doxa qui facilite les potacheries convenables, il fut réduit et rendu silencieux.

 

Qu’est-ce qui est à la source de cette légende, de cette doxa, d’après vous ?

Il y a une anecdote dans le livre de Brotchie qui est très parlante. Elle y est reportée par le poète Stuart Merrill, qui dit : « Alfred Jarry était plaisant et courtois. Ses amis seuls connaissaient sa grande simplicité, la sureté de son commerce et l’orgueil très noble qui l’habitait. Mais le public s’obstinait à lui prêter les traits du père Ubu, et Jarry se prêtait trop à ce jeu… Un jour qu’il déjeunait chez de braves bourgeois, la dame de la maison vers la fin du repas se pencha vers lui : mais monsieur Jarry vous ressemblez à tout le monde ? … Merdre ! riposta Jarry, sachant ce qu’on attendait de lui. Qu’on me rapporte le gigot ou …  Je vous ferai tous décerveler. Quand le gigot reparut, Jarry l’empoigna des deux mains et se mit à le dévorer à pleines dents. Son hôtesse était aux anges et le pauvre Père Ubu en fut quitte pour une indigestion. » C’est comme si cette figure du Père Ubu, sorte d’incarnation magique, avait absorbé tout le reste de l’œuvre. Donc la première chose qui est importante pour moi, c’est d’être le plus libre possible, car voilà une œuvre qui n’avait pas le souci de répondre à une attente. 

 

Pouvez-vous en dire un peu plus sur cette idée d’Ubu Cabaret ?

Ce n’est pas une idée. C’est un besoin irrépressible de liberté. Je ne veux pas et je ne peux pas créer avec une idée. Cela reviendrait à faire une fente dans l’ombrelle pour mettre au-dessus un parasol ! Notre Ubu Cabaret permettra à chaque interprète de proposer, de composer, avec une énergie commune. Il faut laisser à chacun la possibilité de construire son identité poétique. Il faut accepter que le chaos entre en nous avec élégance. La cohérence de l’ensemble viendra de l’incohérence qui sera acceptée par chacun.  L’œuvre de Jarry le permet, et le cabaret aussi. Le cabaret est une libération qui se construit sur la relation que les interprètes entretiennent entre eux et avec les spectateurs. Un cabaret, c’est un refuge poétique, dans laquelle on peut boire, respirer, rire, pleurer, s’aimer, chanter, tomber et aider l'autre à se relever. C’est surtout une forme esthétique où se brise les individualismes sordides qui font de la scène un cloaque de bon gout.